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Le bienfait des “fraternités”

Le bienfait des “fraternités”

Vu par Sainte Thérèse d’Avila (Autobiographie, ch. VII, 20-22)

C’est un grand malheur pour une âme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi, il me semble que si j’avais pu m’ouvrir à fond à quelqu’un, cela m’aurait été d’un grand secours : la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C’est pourquoi je conseillerais à ceux qui s’adonnent à l’oraison, de rechercher, surtout dans les commencements, l’amitié et le commerce de personnes qui s’y appliquent également. Quand on ne ferait que s’aider mutuellement en priant les uns pour les autres, ce serait déjà un avantage immense ; mais cet avantage n’est pas le seul, il y en a beaucoup d’autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de cette vie, on cherche des amis ; si l’on goûte auprès d’eux tant de bonheur ; si l’on savoure plus délicieusement les vains plaisirs dont on jouit, en leur en faisant confidence ; pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui vent sincèrement le servir, d’avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines que l’on trouve toujours dans l’oraison ? S’il veut être sincèrement à Dieu, qu’il n’ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements, mais il en triomphera, et il comptera un mérite de plus. Dès qu’il est animé d’une intention droite, il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l’écoutent ; il en sortira avec des lumières plus vives, et plus capable d’instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité, en aurait aussi d’entendre publiquement la messe avec dévotion, ou d’accomplir quelque autre devoir que l’on ne peut omettre par appréhension de la vaine gloire, sous peine de n’être pas chrétien. Non, je ne saurais dire l’immense utilité de ces rapports spirituels pour des âmes qui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d’adversaires, et même contre tant d’amis, toujours prêts à les porter au mal.

Je ne saurais m’empêcher de voir, dans cette tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les âmes fidèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d’aimer Dieu et de lui plaire ; mais il excite les âmes esclaves du siècle, à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont tellement là les manières du monde, c’est un usage si établi, qu’on en fait gloire, et l’on ne craint pas de publier ainsi des offenses très réelles contre Dieu.

Ce que je dis n’a peut-être pas de sens : dans ce cas, mon père, déchirez ces pages. S’il en est autrement, veuillez, je vous en conjure, venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n’aurai dit que d’une manière fort imparfaite. On déploie de nos jours si peu d’énergie dans ce qui regarde le service de Dieu ! Les personnes déterminées à le servir ont bien besoin, pour aller en avant, de se soutenir les unes les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui s’abandonnent aux vanités et aux plaisirs du siècle. Sur ces esclaves du monde, peu de gens ont les yeux ouverts. Mais quelqu’un s’enrôle-t-il sous la bannière du Seigneur, il se voit soudain blâmé par un si grand nombre, qu’il lui est nécessaire de chercher compagnie pour se défendre, jusqu’à ce qu’il ait assez de force pour se mettre au-dessus d’un tel déchaînement ; sans cet appui d’amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. Cette injustice des gens du monde est ce qui a porté, je pense, quelques saints à s’enfuir dans les déserts. Il est de l’humilité de se défier de soi, et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Cette mutuelle communication accroît la charité. Enfin, il y a mille avantages ; et je n’aurais pas la témérité de parler ainsi, si une longue expérience ne m’avait démontré l’importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai, la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour ; je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle, et à s’en rapporter humblement sur ce point au jugement de l’expérience.

Pour moi, je puis le dire : si le Seigneur ne m’eût découvert cette vérité, et s’il ne m’eût donné des relations habituelles avec des personnes d’oraison, je crois qu’avec cette alternative continuelle de fautes et de repentir, j’aurais fini par tomber la tête la première dans l’enfer. Pour m’aider à faire des chutes, je n’avais que trop d’amis ; mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. Je m’étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l’abîme. Louange à la miséricorde de Dieu, car lui seul me tendait la main ! Qu’il en soit béni à jamais ! Amen.

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